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La colère de l’enfant en souffrance relationnelle

  • Photo du rédacteur: mathilde SOUMAGNAC
    mathilde SOUMAGNAC
  • 10 juil.
  • 6 min de lecture

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La colère est une émotion bien utile. Elle peut être contenue, lancinante, sourde, blanche, froide, rouge, noire, violente, explosive, bouillonnante, brûlante…

Il n’y a pas vraiment de bonne ou de mauvaise colère, il y a juste des colères accueillies et d’autres qui sont ignorées. Finalement, c’est encore une histoire de relation tout ça, de ce qu’on fait avec notre colère quand elle se manifeste, comment on l’écoute et ce qu’on lui répond.

Car une colère qui toque à notre porte cherche en général à nous délivrer un message. Ses cousines tristesse et peur procèdent de la même manière « Salut ! j’ai un truc à te dire… » puis elles attendent notre réponse, si cette réponse ne leur convient pas, elles trouvent des moyens d’attirer notre attention, elles ont beaucoup d’imagination…

Les messages de colère concernent en général une blessure qui nous est infligée, une privation, une frustration, une injustice ou une une humiliation.

La colère de l’enfant en souffrance relationnelle a donc de bonnes raisons de se manifester pour lui signaler à quel point la situation dans laquelle il se trouve est blessante, injuste et humiliante.

La colère est une émotion qui pousse à l’action, elle peut donc se révéler très utile à l’enfant en souffrance relationnelle, en lui permettant de s’affirmer, de poser des limites et de s’extraire d’une situation interactionnelle douloureuse.

Le truc, c’est qu’on n’aime pas trop la colère en société, elle a un côté sulfureux. Dans le monde des adultes, on la voit presque toujours dans des contextes dramatiques, tragiques, quand elle a poussé des individus à commettre des actes violents. On ne montre pas souvent ceux que la colère a aidé à soulever des montagnes, à réaliser des exploits… La colère = la violence, elle est donc infréquentable, il faut s’en méfier.

L’enfant en souffrance relationnelle a très bien intégré cette vision du monde, il pense donc qu’il ne faut pas écouter sa colère, même lorsqu’il est malmené, maltraité, humilié, injurié, car elle risque de le pousser à la faute. Il puise dans ce que les adultes lui ont appris pour canaliser le monstre, il ignore, il inspire et expire, il communique avec des messages clairs, mais malheureusement parfois, ni celui qui blesse, ni la colère ne semblent comprendre et se manifestent à nouveau, avec plus de force.

  • Bonjour Nolan, comment vas-tu ?

  • Pas super…

  • C’est ce que j’ai cru comprendre, ton père m’a expliqué un peu, c’est à cause d’une fille et d’un garçon de ta classe c’est ça ?

  • Oui

  • Tu veux bien m’en parler ? C’est quand la dernière fois où ça s’est mal passé avec eux ?

  • Bah c’est tous les jours en fait.

  • Ah bon ? ça doit être horrible ! Et ça dure depuis combien de temps ?

  • Depuis qu’ils ont découvert que mon truc à moi, c’est de travailler le bois. Sauf que voilà, quand t’as 14 ans, c’est pas un passe-temps très populaire.

  • Comment ils ont découvert ça les deux affreux ?

  • Il y a deux, trois mois, avec la prof principale, on parlait d’orientation, et moi, je veux être ébéniste, comme je l’ai dit, c’est bizarre comme projet pour un ado. La prof a surréagi en mode « c’est géniaaal, ça te vient d’où ? » Elle m’a posé plein de questions devant la classe, pas eu le choix, je devais répondre, alors j’ai expliqué, l’atelier de mon grand-père, les machines, le bois, la fabrication d’objets. Et là, Zita a crié « c’est trop un métier de grand-daron, t’es déjà vieux dans ta tête », et c’était parti, tout le monde a rigolé.

  • Elle a l’air intelligente cette Zita…

  • Ben disons qu’elle, elle voudrait être influenceuse, c’est vachement plus vendeur. À mon âge, il vaut mieux vouloir être footballeur ou game designer

  • Game quoi ?

  • Designer, ceux qui fabriquent les jeux vidéo

  • Ah ok, moi je suis presque une grande-daronne, alors j’ai parfois besoin d’un traducteur. Et donc après ça, ils ont fait quoi ?

  • Bah, tous les jours, on me traite de daron, on me dit que je peux pas comprendre les conversations, on me dit de retourner fabriquer mes boîtes en bois, on scrute ma façon « démodée » de m’habiller, l’autre jour, j’ai trébuché sur un sac, ça leur a fait la journée, ils m’appelaient Joe Biden, c’était chiant.

  • C’est sûr qu’au collège, il vaut mieux être comparé à MBappé qu’à Joe Biden… Et donc, toi, tu te sens hyper mal. Quand tu dis « on », il y a Zita, il y en a d’autres ?

  • Ya Fabio son Teckel, il est grand mais avec des toutes petites jambes, d’où le teckel. Franchement, moi aussi j’aurais matière à me foutre de sa gueule, pardon pour la vulgarité.

  • Pas de souci, la vulgarité est autorisée dans cette pièce. J’imagine que tu as essayé de faire des trucs pour qu’ils arrêtent ? Par exemple, pendant la journée Biden, t’as fait quoi ?

  • Là rien, parce que j’avais déjà laissé tomber. Au début j’ai essayé de leur dire calmement « c’est bon, lâchez-moi avec ça » « Franchement, c’est un peu lourd à la fin » ou « on est dans un pays libre je crois, on peut choisir ses hobbies », là, ils ont éclaté de rire et ils ont répondu « ah non, yen a qui sont interdits par la loi des moins de 25 ans, ah mais c’est vrai que toi, t’as déjà 88 ans dans ta tête ! ». Ils sont tellement stupides que ça sert à rien de leur expliquer.

  • En effet, c’est voué à l’échec, moi à ta place, je crois que je les aurai déjà envoyé chier, pardon pour la vulgarité.

  • Ouais mais en fait, je préfère pas, parce que je suis tellement énervé que je pense que je pourrais vraiment craquer, genre être vraiment violent.

  • Genre les frapper ?

  • [Se trémousse sur sa chaise] genre ça, et peut-être pire

  • Genre les tuer ?

  • Non ben quand même pas… [baisse les yeux] Mais en vrai, si j’ai accepté votre proposition de rendez-vous c’est parce que j’ai des visions un peu flippantes.

  • Ah oui ? Tu peux me décrire la dernière vision flippante ?

  • J’en ai souvent, dès que je les vois en fait, et comme ils sont dans ma classe… Le pire, c’est à la cantine, je me vois leur planter la fourchette dans les yeux, en cours, j’imagine leur enfoncer le compas dans la main, je pense que j’ai un problème.

  • Oui c’est clair, un problème grave.

  • [Avale sa salive], je vous préviens, je veux pas prendre de médocs.

  • Ça tombe bien, j’en prescris pas.

  • Mais j’ai quoi alors ?

  • Une Colérite Aigue

  • Hein ?

  • C’est ce qu’on attrape quand on n’écoute pas sa colère alors qu’on a toutes les raisons d’être furieux. Parce que, pardon, mais tu as en face de toi deux individus dont le pouvoir de nuisance semble inversement proportionnel à leur capacité à comprendre même un messager clair, qui te harcèlent tous les jours, il y a quand même de quoi avoir la pointe de compas qui démange !

  • [Se détend] ok, mais quand même, ça me met un peu mal à l’aise, j’ai peur de finir par le faire, alors j’essaie de penser à autre chose quand les images viennent.

  • C’est très logique, mais ça ne doit pas être très efficace…

  • C’est pire la fois d’après, et j’ai l’impression que les images reviennent plus vite.

  • Normal, tu vois, quand ta colère a commencé à te signaler que ce que tu vivais n’était pas acceptable, tu as cherché à la contenir, elle t’a dit « va dire à Zita que la seule chose qu’elle va influencer cette grosse débile, c’est la surface du tableau numérique interactif de la salle de maths quand tu vas lui cogner la tête dessus ! »

  • [Explose de rire]

  • Et toi tu as pris ton air de moine tibétain et tu lui as répondu « alors, on va plutôt lui dire qu’elle a le droit de penser ce qu’elle veut, mais que ça ne l’autorise pas à se moquer de moi toute la sainte journée ».

  • [Rit de plus belle]

  • Tu vois le truc ? Alors du coup, ta colère t’a envoyé des images de films gores, pour que tu finisses par l’écouter.

  • Ok, mais du coup, je fais comment pour l’écouter ? Parce que je ne suis pas sûre que cogner la tête de Zita dans le TNI de maths va vraiment arranger les choses.

  • En effet, on va d’abord faire baisser le niveau de colère, en essayant d’en garder un peu pour plus tard, parce que ce serait quand même bien de réussir à clouer le bec aux deux pénibles. Dans un premier temps, je vais te demander de faire un exercice chaque jour, pendant deux semaines. Tu vas trouver un moment où tu peux t’isoler, et tu vas convoquer ta colère envers Zita et le Teckel. Pendant 20 minutes, tu vas écrire tout ce qui te passe par la tête les concernant, concernant ce qu’ils te font, sans filtre, sans te retenir, tu peux même dessiner les images gores. Quand ton chrono sonne, tu froisses la feuille et tu vas la brûler, il est formellement interdit de la relire avant de la brûler ! Si dans la journée, en cours, ta colère t’envoie une vision gore, tu lui dis « merci, je la dessinerai ce soir dans ma lettre de colère ».

Quand Nolan est revenu en consultation quinze jours plus tard, il m’a dit « j’avoue que c’était assez jouissif de voir se consumer les lettres ». Sa colère, qui était à 9,8/10 à la première consultation, était redescendue à 4,6/10 à la deuxième. Nous nous sommes donc appuyés sur son énergie bienfaitrice pour préparer quelques ripostes verbales à servir sur un plateau à Zita et son Teckel, la résistance était en marche !

 
 
 

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