Jatoba et les fourmis Attas
- mathilde SOUMAGNAC
- 2 juil.
- 4 min de lecture

Il était une fois, dans une immense forêt d’Amazonie, un très vieil arbre. Un géant magnifique qui avait veillé sur son bout de forêt pendant de longues années. Il avait offert une maison aux peuples du ciel, avait permis aux singes de jouer dans ses branches et à tous de se nourrir de ses fruits. Le vieil arbre était fatigué. Il se disait que le moment était venu de s’allonger pour commencer sa deuxième vie.
Il faut savoir qu’un arbre à deux vies. Pendant la première, il s’élance vers le ciel pour chatouiller les nuages et déploie ses branches tout autour de lui. Du bout de ses racines jusqu’à sa cime, il est à l’ouvrage, il protège, il purifie, il nourrit, il abrite. Puis vient sa deuxième vie, elle commence quand il décide de s’allonger, un arbre qui s’allonge ne peut plus se relever. L’arbre qui s’allonge ouvre un couloir dans la forêt qui permet au soleil de caresser le sol, puis il offre une maison et un nouveau terrain de jeu aux peuples du sol, il protège, il nourrit, il abrite.
Petite graine fut réveillée ce matin-là par le fracas du vieil arbre qui s’allongeait tout près d’elle. Elle était restée attentive un long moment sans bouger, puis, poussée par la curiosité, avait décidé d’accrocher ses racines dans le sol et de sortir sa pousse hors de la terre. Elle découvrit pour la première fois le bonheur de sentir la chaleur du soleil. Toute à son plaisir, elle ne vit pas que le vieil arbre l’observait en souriant, alors elle sursauta quand il lui dit :
Bonjour petite pousse !
Oh pardon, je ne vous avais pas vu !
Tu as été assez audacieuse et courageuse pour sortir de terre, je te félicite ! Tu vas grandir et devenir forte, je resterai près de toi, mais plus tu grandiras, plus je deviendrai silencieux.
Puis le vieil arbre s’endormit.
Pendant les années qui suivirent, petite pousse devint arbrisseau, le vieil arbre lui donna un nom :
Tu t’appelleras Jatoba !
Jatoba découvrait le monde tout autour d’elle sous le regard bienveillant du vieil arbre. Elle aimait les chatouilles des papillons, mais pas celles des chenilles car elles piquaient un peu. Au début, elle pensait que la pluie était une ennemie qui voulait l’assommer, puis elle se rendit compte qu’elle lui permettait plein de choses, grandir, se rafraîchir et aussi se débarrasser des chenilles qui piquent.
Un jour, une fourmi grimpa sur Jatoba et parcouru toutes ses feuilles, comme si elle cherchait quelque chose. C’était la première fois que Jatoba voyait cette fourmi, ses mandibules étaient si grandes ! La fourmi s’arrêta soudain et mordit violemment dans une des jeunes feuilles de Jatoba qui poussa un grand « Aïe ! ». La fourmi, totalement sourde aux cris de Jatoba, entreprit de découper un morceau de feuille puis partit en emportant le morceau. Jatoba pleurait, elle ne comprenait pas ce qui venait de se passer. Elle se tourna vers le vieil arbre qui dormait profondément. Elle sécha ses larmes et se mit à surveiller le sol autour d’elle.
Le jour suivant, elle fut réveillée par une vive douleur sur une autre de ses petites branches, une deuxième fourmi vint, puis cinq, puis des dizaines. C’était une vraie torture, chaque fourmi lui volait un morceau d’elle, elle ne pouvait ni s’enfuir, ni les faire fuir. Elle leur criait d’arrêter, qu’elle avait mal, mais les fourmis continuaient de la maltraiter. Certaines la regardaient en souriant, d’autres semblaient totalement indifférentes. Lorsque la lune vint remplacer le soleil dans le ciel, alors que Jatoba, épuisée, sanglotait faiblement, le vieil arbre se réveilla :
Jatoba ! Que t’arrive-t-il ?
Je ne comprends pas pourquoi les fourmis m’attaquent, je souffre, je suis épuisée, c’est tellement horrible, je ne peux même pas m’enfuir à cause de mes racines accrochées dans le sol. Qui sont ces fourmis vieil arbre ?
Ce sont des fourmis Attas, elle te vole des morceaux de toi pour les donner au champignon qui habitent au fond de leur fourmilière. Les fourmis ont besoin du champignon pour se nourrir, elles ne peuvent pas vivre sans lui, et lui n’existerait même pas sans elles.
Vieil arbre, si je les laisse faire, elles vont tout me prendre.
Tu as raison, si tu les laisses faire, elles vont tout te prendre.
Mais je ne peux rien faire !
En es-tu sûre ?
J’ai tout essayé, j’ai crié, j’ai expliqué, j’ai supplié, je les ai menacées, mais elles m’ignorent !
C’est parce que tes cris ne changent rien pour elles. C’est comme si tu leur disais « arrêtez, mais si vous continuez, il ne se passera rien pour vous ». Il faudrait plutôt leur dire « continuez, et contemplez les conséquences pour vous »
Mais comment puis-je créer des conséquences pour elles ? Je n’ai aucun pouvoir, je ne suis qu’un arbrisseau.
Moi, je sais que tu en es capable, tu as des ressources merveilleuses au-dedans de toi ! Réfléchis Jatoba, pense à l’acacia !
Jatoba réfléchit intensément et se souvint qu’une abeille lui avait un jour raconté comment l’acacia repoussait ses prédateurs avec ses épines, et comment elle rendait son feuillage toxique quand cela ne suffisait pas. Jatoba se retourna vers le vieil arbre pour lui dire qu’elle se souvenait, mais il s’était déjà profondément rendormi.
Il fallait faire vite, elle pouvait le faire elle aussi, elle regarda au-dedans d’elle et trouva comment fabriquer une toxine nocive pour le champignon. Elle diffusa la toxine dans toutes ses feuilles, se redressa et laissa les fourmis poursuivre leur méfait.
Lorsque les fourmis prirent conscience que la nourriture qu’elles rapportaient à leur champignon le rendait malade, elles décidèrent de cesser de prendre des morceaux de Jatoba. Jatoba était devenue dangereuse pour elles.
Jatoba découvrit qu’elle avait au-dedans d’elle le pouvoir de repousser ceux qui l’attaquaient. Les fourmis apprirent que même les plantes qui semblaient inoffensives pouvaient devenir toxiques. Jatoba se rétablit et devint une géante magnifique, grande et forte, qui put veiller de longues années sur son bout de forêt, et sur le vieil arbre qui ne se réveillait presque plus.



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